Chassez le naturel, il revient à grandes eaux
Samedi 13 juin - 23h30
Qu'elle est laide, cette rivière. Rien de plus qu'une rivière artificielle qui est venue remplacer les tas de terre sur lesquels je courais, dans mon enfance.
L'eau ne bouge pas - on dirait qu'elle est morte, croupie. Seul à un endroit, un vague courant paraît, formant la seule maigre trace de vie de l'onde, avec le bruit perpétuel de l'eau qui s'écoule.
Rien de plus qu'une rivière affreuse, parce que certains ont considéré que les tas de terre que mes yeux d'enfants aimaient pourtant l'étaient encore plus.
Pourquoi l'homme souhaite-t-il toujours tout contrôler...
Toujours tout contrôler...
Je ne suis pas ta chose.
Je ne voulais pas. Je ne voulais pas te contrôler. Je voulais juste que tu m'aimes. Tu me disais que tu m'aimais.
J'ai pas besoin d'avoir toujours quelqu'un derrière moi.
Je ne voulais pas. Je te sentais t'échapper, je voulais comprendre. Je voulais t'aider.
J'avais peur que tu m'abandonnes. Je voulais que tu m'expliques.
Et maintenant ?
Rien ne reste, rien ne change...
Je n'aurais pas dû revenir ici. Je ne sais pas ce qui me pousse ainsi à chercher à me confronter à mon passé. Peut-être avais-je l'espoir de retrouver certaines choses.
Pourtant, je sais bien, chaque fois, c'est de pire en pire...
Mais tout allait bien, tout allait bien... La musique m'aide, ils m'ont aidée, ils me portent. La musique est la thérapie qu'il me faut.
Tout allait bien... Jusqu'au moment où tout n'est plus allé.
Je fuis la scène, je ne veux pas écouter, et je te fuis toi, je ne te regarde même pas, je sais que tu es là, je sais qu'ils sont là aussi, et je ne veux pas, et je me sens bête, et je me sens mal, et l'eau m'appelle, et je vais vers elle, et je la regarde. Eau dégueulasse...
Tout me semble dégueulasse...
Ca me manque, moi aussi, ça me manque, tu sais. Mais puisque nous sommes toutes les deux trop fières pour le reconnaître ouvertement, alors continuons à jouer à ce jeu.
Ca va ? Oui, ça va. Et toi ?
C'a l'air d'aller. Tu es bien entourée. Tant mieux alors.
Sourions.
Chacune notre vie.
Dérision. Cynisme.
Au fond, il n'en tiendrait qu'à moi, d'aller vers toi, d'enfin te le dire.
Arrêtons cette comédie.
Peut-être que j'aurais la force de le faire, si seulement j'étais sûre que pour toi aussi, trop de choses n'ont pas été dites.
Mais peut-être que ce n'est simplement pas le cas.
Peut-être que toi, quand tu es avec eux, tu te sens réellement bien. Après tout, moi aussi, il y a d'autres gens avec qui je me sens bien.
Peut-être que tes sourires, à toi, sont sincères. Après tout, moi aussi, il m'est arrivée de me sentir heureuse.
Peut-être que c'est sans arrière-pensées que tu soutiens mon regard. Après tout, qu'est-ce qui t'en empêcherait ?
Peut-être alors...
Alors...
Peut-être qu'alors, après tout, ça y est... C'est vraiment la fin.
Devrons-nous alors jouer ce jeu éternellement, jusqu'à ce qu'il devienne enfin un reflet de la réalité pour nous deux ?
Ce n'est pas parce que les fantômes du passé continuent à me hanter que je peux me permettre de les réintroduire dans ta vie, si toi, tu as réussi à t'en débarasser...
C'est si dur d'aimer. Comment fais-tu ? Apprends-moi à être aussi désinvolte.
Alors oui, ce serait réellement fini...
Et pourtant rien n'écrit le mot fin.
Une fin dans un grand silence, comblé par quelques réminiscences de cette complicité qui fut la nôtre - plus rien qu'un pâle masque parce que c'est toujours plus simple de s'effacer lentement que de disparaître brutalement.
Ce qu'il y a en moi me dévore de l'intérieur, sans que je le comprenne, toujours plus. Je pourrais entraîner des gens dans ma chute. Je ne suis pas sûre d'avoir le droit d'aimer.Je crois que je ne sais plus aimer.
Toujours des masques. Toujours des silences. Et pire que les silences, des non-dits. Des mots banals pour remplacer ceux qu'il faudrait dire. Ceux qui appellent à être dits. Ceux qui ont trop longtemps été tus.
Ceux qui ne seront probablement jamais dits...
Nausée.
Et pourtant certaines choses reviennent. Ces surnoms qu'on utilisait si souvent - ces notions oubliées - ces souvenirs communs. Allusions au passé..
Alors... Dis... Est-ce que toi aussi, ça te manquerait ? Est-ce que toi aussi, tu essaierais de te persuader que c'est bien fini, que c'est inutile ?
Ou alors c'est simplement ainsi que cela doit être dans ton esprit... Et il ne me restera plus alors qu'à l'accepter.
Et attendre que tout s'efface. A mon tour.
Et face à moi, la rivière coule.

